Tu as ouvert un fichier Excel ce matin.
Il sert sans doute à des usages pour lesquels il n'a jamais été prévu.
Depuis avril 2026, Copilot est activé par défaut dans Excel. Pour beaucoup de PME, c'est le moment où quarante ans de bricolage vont enfin se voir.
Excel n'a jamais été un outil de rangement
En 1978, un étudiant de Harvard nommé Dan Bricklin regarde son professeur travailler au tableau.
À chaque fois qu'on change une hypothèse, le professeur efface et refait tous les calculs à la main.
Bricklin se dit qu'une machine devrait pouvoir faire ça. L'année suivante, il sort VisiCalc avec Bob Frankston : le premier tableur.
Le nom voulait dire « calculateur visible ». Son unique fonction était de recalculer une chaîne de conséquences quand une hypothèse bouge. Loin de là l'idée de stocker des données, encore moins de présenter des informations. L'objectif initial de cet outil était de simuler des hypothèses.
Puis des utilisations différentes se sont développées. Des utilisateurs ont remarqué qu'un tableur, c'est une grille. Et comme toute grille, on peut dessiner dessus. Excel est devenu du papier millimétré numérique. C'est pour ça qu'on y trouve des fichiers clients, des plannings, des inventaires, des formulaires, des devis...
Cette transformation dans la manière d'utiliser l'outil, c'est de la débrouille. Un logiciel spécialisé coûte de l'argent, et la formation qui va avec en coûte encore. Le tableur, lui, est le seul format dont tu es certain que ton interlocuteur pourra l'ouvrir. Et surtout, il y a les délais. Faire développer un outil demande des mois de réunions. Un fichier Excel se fait le jeudi après-midi.
Sauf qu'en chemin, quelque chose s'est passé sans que personne le décide. Un chiffre dans une cellule a l'air d'un fait. Même quand c'est une estimation tapée un vendredi à 18 h. Dès qu'on le multiplie par une autre cellule, il devient un résultat. Trois réunions plus tard, c'est une vérité et un plan stratégique pour l'entreprise. Le tableur est un outil de persuasion qui a réussi à se faire passer pour un outil de mesure. On ne discute pas un tableau comme on discute une diapo.
Ce qui se passe quand une IA ouvre tes fichiers
La barrière technique vient de tomber. Il n'est plus nécessaire de savoir faire un tableau croisé dynamique pour obtenir une analyse.
Plus besoin non plus de déranger Jean pour lui redemander, pour la troisième fois, comment fonctionne RECHERCHEV.
On demande, en français, à son assistant IA. Si tu es sur Microsoft 365, c'est déjà chez toi, que tu l'aies décidé ou non.
Et là, tu découvres deux choses.
La première, c'est que le vrai gain n'est pas celui qu'on t'a vendu. D'après ceux qui l'utilisent tous les jours depuis des mois, l'IA excelle au nettoyage : dédoublonner, uniformiser des formats, restructurer un export. Une demi-heure de travail devient deux minutes. L'analyse brillante, elle, arrive loin derrière.
La seconde est une mauvaise nouvelle. Un fichier mal conçu produit une réponse de mauvaise qualité. Excel a ses propres règles de structuration. Presque personne ne les a apprises, alors chacun s'en sert comme d'un bac à sable. Pour être vraiment utile, l'IA doit comprendre la méthodologie derrière le fichier : la logique qui relie les colonnes entre elles, pas seulement les valeurs qu'elles contiennent. Les en-têtes sur trois lignes, les cellules fusionnées, la colonne « Divers2 », les tableaux dessinés à la bordure : tout ce qu'un humain corrigeait à l'œil sans même s'en apercevoir devient un obstacle.
La couleur mérite qu'on s'y arrête, parce que tout le monde le fait. Le jaune veut dire « à vérifier », le rouge « urgent », le vert « validé ». Sauf que cette convention n'est écrite nulle part. Elle vit dans la tête de trois personnes du service. Une mise en forme conditionnelle, elle, est une règle : « rouge si le stock passe sous dix » se lit, se calcule, se transmet. Une cellule peinte à la main n'est rien du tout. Deux fichiers identiques à l'œil, dont un seul veut dire quelque chose.
C'est là que l'IA générative devient un vrai plus. Elle peut désormais remplir une colonne entière en interprétant du texte. Un commercial qui notait ses prospects au jugé peut avoir une colonne « niveau d'intérêt », de 1 à 5, calculée à partir des réponses email ou des avis clients. Le jugement devient une donnée. Elle se lit, elle se trie, elle se transmet, ce qu'une couleur dans la tête de quelqu'un ne fait jamais.
Et l'IA ne va pas rattraper ça pour toi. Elle ne rend pas ton fichier plus juste, elle rend sa réponse plus convaincante. L'illusion de rigueur.
Ce qui reste dans Excel, et ce qui doit en sortir
La bonne nouvelle, c'est que cette règle a un nom, et qu'elle tient en trois phrases. Une colonne = une information. Une ligne = un cas. Une cellule = une seule valeur. Ça s'appelle le tidy data. Ça a quinze ans. Personne n'y prêtait attention tant qu'un humain lisait les fichiers. L'IA vient simplement de la rendre obligatoire.
Trois réflexes concrets, tout de suite :
Si la couleur veut dire quelque chose, mets-le dans une colonne. C'est la correction la plus rentable de toutes, et elle prend dix minutes.
Compte les gens qui modifient le fichier. Plus d'une personne ? Ce n'est plus un tableur, c'est une base de données qui s'ignore. Même test avec les onglets : si tu ne les vois plus tous en bas de l'écran, tu as changé de catégorie sans t'en rendre compte.
Et surtout, arrête de demander à un seul fichier de faire trois métiers. C'est là qu'est la racine du problème. Ton fichier calcule, stocke et présente. Et comme il doit présenter, on y met de la couleur, des lignes de total au milieu, des colonnes vides pour aérer. C'est-à-dire tout ce qui le rend illisible pour une machine.
Ces trois métiers peuvent enfin être séparés. La donnée reste propre quelque part. La lecture, elle, devient un tableau de bord généré à la demande (souvent une simple page web). Ça s'ouvre partout sans rien installer, exactement comme un fichier Excel. Ça se lit sans que personne puisse « corriger une petite cellule au passage ». Ça peut être graphique sans être bricolable.
Et surtout, c'est jetable. Un fichier Excel, on le garde et on le rafistole pendant dix ans. Un tableau de bord, on le régénère demain avec les chiffres du jour. On ne maintient plus rien. On relance une génération. C'est exactement ce que VisiCalc savait faire en 1979. On l'a perdu en route, le jour où on s'est mis à conserver les fichiers au lieu de les jeter.
Je te dois quand même une réserve. Le mouvement inverse est déjà en marche. Parce que l'IA se nourrit de tableurs, beaucoup d'entreprises utilisent Excel davantage qu'avant, pas moins. Et une IA capable d'interroger à peu près correctement un fichier en désordre, c'est surtout une excellente raison de ne jamais le ranger. Excel est le cafard des applications : il survivra à tout ce qu'on lui oppose. Ce qui fera la différence, ce n'est pas l'outil, c'est ce que tu décides d'en faire.
Ce n'est pas un logiciel à changer
Interrogées par leur OPCO, dix mille TPE et PME ont placé la maîtrise des outils de base (le tableur en tête) comme leur besoin numéro un. Avant l'IA. Avant tout le reste. Ce n'est pas un hasard : ces fichiers portent l'entreprise, et presque personne n'a jamais été formé à les construire.
Le réflexe habituel serait de chercher un nouvel outil. C'est le plus mauvais. Il en existe un excellent, et tu l'as déjà. C'est le mode d'emploi qui manque. Comme pour l'IA en général, d'ailleurs : la réussite tient d'abord au facteur humain, jamais au logiciel qu'on installe.
Une phrase attribuée à Andrej Karpathy, cofondateur d'OpenAI, résume la situation mieux que je ne saurais le faire : tu peux déléguer ta réflexion, tu ne peux pas déléguer ta compréhension.
C'est toute la raison d'être de ma formation à l'intelligence artificielle à Strasbourg : elle ne commence pas par les outils, elle commence par ce que tu veux en obtenir.